Dans la religion juive, des pierres sont déposées sur les sépultures des personnes que l’on souhaite honorer, dont on souhaite perpétuer la mémoire.
Cette tradition se fonde sur le geste primitif accompli par Jacob qui éleva un monument sur la tombe de Rachel. Ce monument devait servir de signe de reconnaissance aux enfants d'Israël sur le chemin de l'exil.
Mes parents ne m’ont malheureusement pas dit grand-chose concernant la manière dont ils avaient vécu la guerre. Ils sont arrivés à Paris en 1937 et je suis née en mars 1940. En 1942, prévenus par un voisin agent de police, Monsieur Charles Gringoire, mes parents et moi-même avons quitté la petite pièce sans confort que nous occupions dans un immeuble 33 rue du Caire à Paris, pour nous réfugier en zone libre. Nous sommes allés à Nice, où mes parents ont pris des contacts pour pouvoir nous cacher.
En ce qui me concerne, j’ai été cachée dans un couvent habité par des sœurs sourdes-muettes, sur les hauteurs de Nice. D’après ce que j’ai appris par la suite, d’autres enfants juifs y étaient également cachés. Je ne sais pas combien de temps je suis restée dans ce couvent. J’étais très jeune à l’époque et j’ai peu de souvenirs. Je me souviens que les sœurs n’étaient pas très gentilles envers les enfants, qu’elles criaient beaucoup et nous menaçaient souvent de nous mettre à la cave si nous n’étions pas sages. J’ai également l’impression d’avoir passé beaucoup de temps dans cette cave si sombre, et j’avais très peur. Les sœurs me semblaient sévères.
J’ai perdu mes parents avant qu’ils ne me racontent comment ils avaient vécu ces années de guerre. Seulement récemment j’ai appris par une de leurs amies qu’ils avaient été cachés séparément, toujours dans la région de Nice, chez des religieux catholiques. Ma mère habitait chez un curé pour lequel elle travaillait en tant qu’employée de maison, en ce qui concerne mon père, je ne sais pas. Je devais avoir quinze/seize ans lorsque mes parents, lors d’un voyage à Nice, ont tenu à revoir avec moi le couvent où j’avais été cachée. Nous sommes allés sur les hauteurs de Nice, mais le couvent était fermé. Mes parents ont beaucoup regretté de ne pas pouvoir y pénétrer.
Vers 2002, une amie m’a dit avoir lu dans Le Monde un article de Bertrand Poirot-Delpech concernant les enfants cachés. Cet article donnait des informations sur une association : Les Enfants et Amis Abadi regroupant les enfants qui avaient été cachés par Moussa et Odette Abadi, dans la région de Nice / Côte d’Azur, dans des couvents et des institutions religieuses. J’ai pris contact avec la présidente de cette association : Jeannette Wolgust, qui m’a reçue chez elle et m’a parlé avec passion de l’histoire extraordinaire de ce couple. Je suis certaine que c’est grâce à Moussa et Odette Abadi que mes parents et moi-même avons survécu à la guerre et je ne regrette qu’une chose, c’est de ne pas les avoir connus. J’aurais tellement voulu leur manifester ma reconnaissance !.. Avec Jeannette Wolgust et d’autres membres de l’association, je suis retournée à Nice, j’ai revu ce couvent, les sœurs qui nous ont reçus ne connaissaient malheureusement rien de cette histoire. J’ai été très émue par cette visite…
Aujourd’hui je suis devenue membre de l’association Les Enfants et Amis Abadi afin de pouvoir aider à perpétuer la mémoire de ces deux personnes extraordinaires que furent Moussa et Odette Abadi. Même après toutes ces années, je pense souvent à eux. Quand je regarde mon fils qui a 23 ans actuellement, je pense à tous ces jeunes Juifs de son âge ou plus jeunes, qui vécurent ces épreuves tellement dramatiques, traumatisantes, en essayant de survivre tant bien que mal à la guerre et je me dis que la jeunesse actuelle a bien de la chance …
Gisèle Altman
ENFANCES CACHEES
Récits recueillis par Micheèle Rotman
Dédicace de Elie Wiesel
Récits d’enfants cachés du B’nai B’rith (1939-1945)