Dans la religion juive, des pierres sont déposées sur les sépultures des personnes que l’on souhaite honorer, dont on souhaite perpétuer la mémoire.
Cette tradition se fonde sur le geste primitif accompli par Jacob qui éleva un monument sur la tombe de Rachel. Ce monument devait servir de signe de reconnaissance aux enfants d'Israël sur le chemin de l'exil.
Murs bas alternant avec des barres de fer minuscules, une ouverture béante sans porte
menant à une court pavée de pierres plates, une colline en terraces, typique de la
campagne provençale. Est ce vraiment le couvent de mon souvenir. Je ne reconnais rien.
Un silence mysterieux couvre cet endroit étrange. Cela je le reconnais, un sentiment,
familier, ancient. Une femme arrache les mauvaises herbes entre les pieds de fleurs qui
poussent sauvages maintenant. Elle vit aux alentours et aide les bonnes soeurs à entretenir
le jardin. Elle grandit aussi tout prés et rendait souvent visite aux bonnes soeurs pendant la guerre parce qu’elles donnaient de la nourriture aux enfants chrétiens dés le début du
rationnement. Cela est pourquoi, plus tard les enfants Juifs avaient pu venir là et vivre
inaperçus bien que les allemands pouvaient regarder dans le jardin de la villa qu’ils
occupaient de l’autre coté de la rue, elle nous explique. Mais comment avions nous puéchapper cette nuit la dans un camion couvert sans allumer leurs soupçons. Je tremble à
l’idée. Quand donc ma mère et moi étions nous arrivées au couvent. Etait ce le matin ou
dans la soirée? Je n’arrive jamais à imaginer notre séparation. Elle avait promis de venir me
chercher à la fin de la semaine. Elle ne revint jamais.
Une femme très grande habillée d’une longue lourde robe m’avait accueillie dans ‘la maison
de Dieu’. Elle m’avait parlé derrière une grille de fer encastrée dans les murs. C’etait plutõt‘spooky’ Avec son capuchon elle avait l’air si bizarre que j’en avais presque eu le fou rire.
Quest ce que ça voulait dire ‘ la maison de Dieu?” Comment était elle ‘une mère supérieure’
Je n’avais pas osé demander à ma mère en sa presence.
Je me vois seule debout dans un jardin bien entretenu, des petits sentiers ordonnés
mènent aux murs hauts qui séparent le couvent de la route. Mes yeux sont fixés sur les
bonnes soeurs qui continuellement marchent en rond sur le toit, priant, leurs mains réssées
ensemble contre leurs poitrines, leurs yeux élevés vers le ciel, ne tournant jamais leur
regard vers la terre oû je me tient debout. Elles me semblaient mysterieuses, élusives,
terrifiantes, dans leurs grandes robes qui les envelopaient complètement.
Comment pouvaient elles être toutes soeurs? J’appris bien des années plus tard que
c’était un ordre contemplatif, qui devait ne regarder que Dieu, pas nous, les enfants.
Ma dernière soiree au couvent, on nous avait en hate placés dans un camion couvert. Juste
avant de partir, pour une destination inconnue, on me donna mon faux nom “ Flora Hamon’
et je contemplais avec désespoir une des soeurs qui systematiquement, en vitesse,
arrachait mon vrai nom ‘Flora Hillel’ brodé sur tous mes vètements par ma mère. Comment
pourrait elle jamais me retrouver maintenant. Je voulais hurler, mes cris dangereux, étouffés
par les soeurs.
Il y a maintenant 45 ans que ma mère m’amena ici. J’avais 6 ans a l’époque. Trouverai je
quelqu’un qui avait vécu ce moment là. Pourquoi ne suis je pas venue plus tot? Oui, j’ai
vécu aus Etats Unis , la majorité de ma vie d’adulte. Pourtant ce n’est pas la première fois
que je me rend à Nice pour mes vacances. C’est difficile à croire, mais je grandis a 50 mns
de là. Durant toute mon enfance quand je pensais au couvent, c’était comme d’un endroit
situé dans une autre planète. Aussi loin que ma mère qui avait péri à Auschwitz, aussi
lointain que la guerre même, aussi loin que mon père, mort avant la guerre de tb quand
j’avais 2 ans.!
Plus tard il y eut une colère contre Dieu qui n’écouta pas mes prières pour le retour de ma
mère; ma colère qui dura contre les soeurs: c’était parce que ma mère m’avait confiée à
elles, m’avaient expliqué des amis tournés, versés en psychologie. Plutôt que des
souvenirs, qui m’échappent toujours, mon imagination créa des bonnes soeurs aux visages
sévères, des yeux minuscules à l’arrière de lunettes épaisses. elles reprimandaient
rudement nous -ces enfants maigres, en colère, nous forçant de prier agenouillés, nos
genoux pressés contre un plancher de bois dur, nous controllant constamment , nous
accusant d’avoir tué Jesus. Je me plongeais dans ma furie contre ce monde spectral. Cela
gratait une blessure laide, seulement réparée par mes fantasmes , accompagnés de
larmes, de mes parents qui m’embrassaient, m’enlaçaient, moi , leur trésor, ce que les
bonnes soeurs n’avaient jamais fait. Je m’évaillais toujours embarrassée et surprise par ces
vagues de haine.
Quelques semaines avant ma visite au convent j’avais rencontré une dame en France, plus
agée que moi, qui avait été cachée dans le couvent aussi. On avait mangé une choucroute
alsatienne. Elle me citait des noms. Soeur Monique, Angelique, soeur.. Les histoires
abondaient. Est ce que je me rappelais le jour où les soeurs avaient mis des hosties dans
la soupe faute de topinambours ou de pommes de terre. Ou quand un monsiegneur fit la
messe et elle avait baisé sa bague, et le jour quand le prètre allemand vint à la chapelle
pour dire la messe aux soldats allemands et les enfants avaient dû rester complètement
silencieux dans leur dortoir? A part l’épidemie de poux dont je me rappelais vaguement,
non je ne me rappelais rien. Nous avions pleuré ensemble mais je me sentais comme un
voleur, volant les souvenirs des autres. Je ne me souvenais pas d’elle, ni elle de moi.
Je me souviens seulement vaguement d’avoir été baptisée, de jouer avec d’autres
enfants, à qui pourrait réciter le chapelet le plus vite, et de mes angoisses: Ce fut alors
qu’on m’apprit que les Juifs avaient été, et etaient responsables d’avoir tué Jesus avec qui
je m’identifiais. Je me sentais impuissante contre ce verdict mortel et injuste.
Tout en haut de la colline se trouve une petite maison entourée de buissons de roses.
C’était notre dortoir la dame me dit à moi et à mon amie qui m’ a conduite au couvent. Je
reconnais les 3 marches qui amènent à la demeure, par la photo que la dame de Paris
m’avait montré. Nous pouvons parler à la mère superieure qui avait été une jeune soeur
pendant la guerre. Mon coeur commence à battre un peu. La dame nous montre du doigt
une porte au centre d’un grand batiment, rond, jaunatre, situé à l’autre bout de la cour (le toit
plat où les bonnes soeurs priaient doit se trouver quelque part derrière) Nous n‘avons qu’a
sonner. J’hésite un moment. La porte s’ouvre, comme par elle même sur une grand pièce
pleine de lumière. Une figure imposante, vétue de sa longue, lourde robe est debout,
toute droite, comme dans mon souvenir, derrière une rangée de barres de fer. Mas elle
porte un sourire, invitant, épanoui, chaleureux.
‘Vous étiez ici pendant la guerre” s’exclame t elle et à ma stupefaction elle ouvre la barrière
de fer toute grande ‘Flora, mais bien sûr je vous connais’ Elle me regarde fixement. J’ai tant
prié pour vous” Il semble que je presente l’ultime témoignage de la puissance de ses
prières, de sa croyance.
Je regarde la soeur, si heureuse de me voir. Des larmes coulent sur mes joues et je dis‘merci, vous avez sauvé ma vie’. Je lui tends la main mais elle vient vers moi, et elle
m’embrasse et m‘étreint.
‘Je priais, je priais tant,’ elle répète tout en m’étraignant. ‘Je me souviens quand vous êtes
venue. Vous aviez un si joli nom, si original. Je ne vous ai jamais vue, mais nous avions de
bonnes oreilles’ dit elle avec passion. Nous vous écoutions toujours de notre toit. Vous
n’ètes pas restée très longtemps’ elle ajoute.
Alors c’était ça. Parce qu’elles n’avaient pas le droit de nous regarder, elles nous écoutaient à
la place. Et quand elles déambulaient sans arrét autour du toit, elles priaient pour nous. Bien
sûr . Mais je n’y avais jamais pensé. Je veux rire, je veux pleurer de nouveau
Mère superieure, soudainement explose dans un torrent d’excuses, de contrition pour les
préjugés, ayant appris que leur religion était supérieure aux autres, que les Juifs étaient
dans l’erreur. Elles étaient ignorantes, c’était si destructif. Elle reste très droite, ses joues
rougissantes, ses yeux levés vers le ciel. Chaque personne humaine est égale en face de
Dieu. Elle parle pendant un long moment, avec beaucoup de conviction. Je suis fascinée
par cette temoin de mon passé qui me donne le droit de lui pardonner, la première
occasion de pleurer avec elle dans notre étreinte, sur cette guerre insensee pendant
laquelle ces bonnes soeurs firent de leur mieux pour nous aider. Et je sens maintenant de
nouveau l’amour de son Dieu.
Les bonnes soeurs, aussi, avaient très peur, elle s’écrie. elles étaient effrayées tous les
jours. Les Allemands étaient si près; on pouvait entendre constamment leurs bottes
frapper le pavement chaque matin, leurs hurlements envahissaient la nuit. “Ils nous auraient
tuées si nous avions été découvertes’ Elle veut que je comprenne ça. ‘ J’aurais tant aimé
que vous soyez revenues en plus grand nombre’ elle soupire. ‘Si peu l’ont fait’.
Elle ne veut pas savoir ce que je fais aux Etats Unis. ‘’Nous nous rencontrerons au ciel’ elle
m’assure. Mon amie espère de se renconter avant.
Mais Mère Superieure ne veut pas nous laisser partir sans renconter une autre soeur que
nous trouvons dans le jardin. Elle était soeur courière chargée de s‘occuper des enfants -
c’est à dire de trouver de quoi manger pour eux. Femme maigre, dans ses années 80 et
quelque, elle arrosait le jardin depuis sa chaise roulante, tirant le tuyau et sa chaiseénergiquement pour atteindre les fleurs, tout en parlant avec nous, accompagnée d’ un chat
gris, trottant avec elle, poussé par sa laisse. Je l’embrasse spontanement.
C’était impossible, elle explique, elle s’échauffe rapidement, ses bras s’agitant dans l’air “Il
y avait si peu à manger. Je prennais la colline de haut en bas avec ma bicyclette, cherchant
de la nourriture dans les magasins, suppliant les marchants, Ces (merdouilles) elle explose “Ils s’en fichaient. Ils me refusaient du lait ou du pain extra. Et il y avait toujours plus d’enfantsà nourrir chaque jour. Une fois je trouvai un pauvre morceau de chocolat. Oh que je dus me
battre pour l’avoir! Mais je ne serais jamais partie sans l’obtenir. Et les Juifs qu’on cachait. Ils étaient si riches mais ne voulaient quand même pas nous donner leurs coupons de marché
noir. J’avais menacé de les dénoncer ces ‘merdouilles’, elle dit passionnement. Je n‘en crois
pas mes oreilles.
Nous nous arrétons dans la cour arrière où les tournesols se penchent vers la terre, sèche,
croustillante. Bien loin au dela des murs bas, les Alpes se soulignent bleues dans la lumière
de l’été, entourant la vallée de Nice, noire à nos yeux aveuglés par le soleil de midi. Un
parfum familier de thym et de lavende remplit l’air. ‘merdouille’ elle répète. Je pense qu’elle
possède la license de l’age.
Soudainement elle aussi se lance dans une diatribe contre les préjugés. Chacun est egal
devant Dieu. Préjugés sont dûs à l’ignorance, à des jalousies, mesquineries. L’intolérance
est responsable pour toute la violence. Elle est martelée chez chacun dès l’enfance.
En retournant vers la ville, descendant les collines, caressant des yeux l’étendue d’oliviers,
de palmiers, de jasmins, je ressens que l’isolement de la guerre, le silence a été vaincu,
surmonté. Même de ma mère je me sens un peu plus proche. Quelques années plus tard je retournais avec mes cousins d’Israel. Toutes les bonnes
soeurs étaient là pour l’anniversaire de Mère supérieure. Quelques unes de la guerre. Elles
nous ont offert de la menthe à boire.Ma famille les a remerciées.
Quand nous sommes partis, nous les avons entendues chanter un choeur joyeux dans
l’église du cloitre.
PS Je me suis rendue compte, enfin ou appris, bien des années après avoir écrit ce récit,
que ce devait être Moussa Abadi, non ma mère, qui avait dû m’amener au couvent,
puisqu’en fait la famille ne devait pas savoir où l’enfant était placé. Je me rappelle
vaguement maintenant une plateforme de train où ma mére avait trouvé un homme avec
une grande cape noire à qui elle m’avait confiée. C’est tout ce dont je me souviens.
Une version de ce récit fut publié aux Etats Unis en Avril 1994 par Jewish Currents